Texte trouvé dans une église de Baltimore en 1692
AUTEUR INCONNU
1692
Allez tranquillement parmi le vacarme et la hâte et souvenez vous de la paix qui peut exister dans le silence.
Sans aliénation, vivez, autant que possible en bons termes avec toutes les personnes. Dites doucement et clairement votre vérité. Ecoutez les autres, même les simples d'esprit et les ignorants, ils ont eux aussi leur histoire. Evitez les individus bruyants et agressifs, ils sont une vexation pour l'esprit.
Ne vous comparez avec personne : il y a toujours plus grands et plus petits que vous. Jouissez de vos projets aussi bien que de vos accomplissements. Ne soyez pas aveugle en ce qui concerne la vertu qui existe.
Soyez vous-même.
Surtout, n'affectez pas l'amitié. Non plus ne soyez pas cynique en amour car, il est, en face de tout désenchantement, aussi éternel que l'herbe. Prenez avec bonté le conseil des années en renonçant avec grâce à votre jeunesse. Fortifiez une puissance d'esprit pour vous protéger en cas de malheur soudain. Mais ne vous chagrinez pas avec vos chimères. De nombreuses peurs naissent de la fatigue et de la solitude.
Au delà d'une discipline saine, soyez doux avec vous-même. Vous êtes un enfant de l'univers, pas moins que les arbres et les étoiles. Vous avez le droit d'être ici. Et, qu'il vous soit clair ou non, l'univers se déroule sans doute comme il le devait. Quels que soient vos travaux et vos rêves, gardez dans le désarroi bruyant de la vie, la paix de votre cour. Avec toutes ses perfidies et ses rêves brisés, le monde est pourtant beau.
Tachez d'être heureux.
(Ce texte a été repris par certains chanteurs Léo Ferré entre autre.)
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Vincent Voiture
1597-1648
La Taupe
Bon jour, monsieur, et bonne année,
si vous-voulez que le destin
vous rende celle-cy tranquille et fortunée,
escoutez ces cinq vers, qu' on m' a dits, ce matin :
quand le sort guidera vos pas,
dans la chambre, où les jeux, les ris et les appas
enferment toutes leurs merveilles,
soyez comme une taupe, et fermez-y les yeux,
ouvrez seulement vos oreilles.
C' est ce qu' on m' a chargée aujourd' huy de vous dire :
mais moy, je vous conseille mieux,
si vous-voulez sauver vostre ame de martyre,
de fermer vostre oreille aussi bien que vos yeux ;
car une nymphe redoutable
y tend un piege inévitable,
et ceux que de ses yeux le foudre ne frappa,
le feu de son esprit leur fait rendre les armes,
par moy vous en voyez exemplum ut tlpa,
qui pour estre sans yeux, n' évite pas ses charmes,
si vous-voulez sçavoir comment,
et d' où me vient cette aventure,
je vous le diray promptement,
sans feintise et sans couverture.
Vous sçaurez donc, monsieur, pourveu
que vous vouliez prester une oreille attentive,
à la narration naïve,
d' un petit animal qui n' a jamais rien veu ;
qu' estant en l' hostel de Soissons,
comme j' allois ronger l' oignon d' une anemone,
j' ouis les accens et les sons
de l' agreable voix de certaine personne,
qui discouroit dessus Platon,
parlant à Madame Marie,
qui l' entendoit, sans flatterie,
comme j' entens le bas breton.
Moy, bien-ayse d' ouïr toutes ces belles choses,
perçay viste la terre à dessein d' arriver
à ses pieds, qui par tout faisoient naistre les roses ;
malgré la rigueur de l' hyver.
Me voyant, sans trop s' esbahir ;
vous estes taupe ? (me dit-elle)
ouy, luy-dis-je, mademoiselle,
je suis taupe, pour vous servir.
D' où venez-vous presentement ?
Commença-t elle de s' enquerre :
j' arrive de cent pieds sous terre,
pour vous ouïr tant seulement.
Je cherchois une taupe icy ;
(me respond-elle avec une bouche riante)
et si vous estes ma servante,
je suis bien vostre amie aussi :
vous estes taupe d' esprit doux,
et fort belle, sans estre blonde ;
j' ay bien veu des taupes au monde ;
mais jamais une comme vous.
Je sentis que la terre et l' air
s' embellirent à sa parole,
et que tous les enfans d' Eole
se teurent pour l' ouïr parler.
Dieux ! Que me trouvant aupres d' elle
j' eus de regret d' estre sans yeux,
et que je l' imaginay belle,
à son parler si gracieux !
Je voudrois bien vous suplier,
(continüa-t-elle sur l' heure)
d' aller soudain, et sans demeure,
au logis où se tient monsieur le chancelier.
Là, demander Monsieur Esprit,
c' est un de ces messieurs qui dans l' academie
foudroyent tous les jours l' ignorance ennemie ;
et qui jugent de tout escrit.
N' entrez-pas dans sa chambre, attendez-le en la cour,
allez-y sans estre attifée,
car il est fort coquet, et plus charmant qu' Orfée ;
et s' il vous avoit veu coiffée,
il ne manqueroit pas de vous parler d' amour.
Le voyant, inclinez la teste,
comme une taupe bien honneste,
et sans luy faire compliment,
dites-luy ces mots seulement.
Bon jour, monsieur et bonne année,
si vous-voulez que le destin
vous rende celle-cy tranquille et fortunée,
escoutez ces cinq vers qu' on m' a dits, ce matin.
Quand le sort guidera vos pas
dans la chambre, où les ris, les jeux et les appas :
enferment toutes leurs merveilles,
soyez comme une taupe, et fermez-y les yeux,
ouvrez seulement vos oreilles.
Jean-Louis Faucon de Ris,
marquis de Charleval
(1612-1693)
CHANSON A BOIRE
qu' on trouve dans l' amour et dans le
vin le remède à toutes ses peines.
Nous blâmons les ambitieux,
contens de l' êtat où nous sommes.
La gloire est faite pour les dieux ;
les plaisirs sont faits pour les hommes.
Le moïen de passer un jour,
sans boire et sans faire l' amour !
Du bon tems prenons notre part ;
chaque saison nous y convie.
L' on ne peut trop tôt ni trop tard
goûter les douceurs de la vie.
L' on ne sauroit vivre content
qu' en buvant, mangeant et chantant.
Déités, de qui les mortels
reçoivent des faveurs si grandes,
si vous voulés que vos autels
soient parfumés de nos offrandes ;
donés-nous toujours la santé,
chère entière et la liberté.
Tachons d' échaper aux malheurs,
dont notre vie est traversée.
Changeons les épines en fleurs ;
et mètons-nous dans la pensée,
que le jeu, l' amour et le vin
sont les ennemis du chagrin.
Chers amis, buvons à longs traits.
Enivrons nos corps et nos ames,
afin d' oublier nos procès
et les méchans tours de nos femmes.
Pour se consoler, il est bon
d' étourdir par fois la raison.
Quand on peut règler ses desirs,
le bon-sens fait voir, ce me semble,
que la sagesse et les plaisirs
me s' accordent pas mal ensemble ;
et que l' amour et le bon vin
sont les ennemis du chagrin.
Jean
de LA CEPPÈDE
(1550-1623)
Cependant
le soleil fournissant sa journée
Cependant le soleil fournissant sa journée
Voit son maître à la croix de tourments foisonné,
Ja prêt à rendre l'âme : il blêmit étonné,
Et volontiers sa course eût ailleurs détourné.
Il se fâche de voir sa tête environnée
D'un brillant diadème, et dit passionné :
Dois-je voir de rayons ma tête couronnée,
Voyant mon Créateur d'épines couronné ?
À ces mots il arrache avecque violence
Sa flambante couronne, et dépité l'élance
Dans les abîmes creux ; soudain le jour s'enfuit.
Ô comme tu sers bien, ô soleil, ce bon maître :
Tu fis naître un beau jour la nuit qui le vit naître,
Et ce jour qu'il se meurt tu fais naître une nuit.
Jean AUVRAY
(1590-1630)
La jalousie
Poètes, peintres parlants, que vous sert de nous feindre,
Peintres, poètes muets, que vous sert de nous peindre
Des feux, des fouets, des fers, des vaisseaux pleins de trous,
Des rages, des fureurs, des lieux épouvantables :
Pour exprimer l'horreur des enfers effroyables,
Est-il enfer semblable à celui des jaloux ?
L'aigle de Prométhée, les fouets des Euménides,
Les vaisseaux défoncés des folles Danaïdes,
D'Ixion abusé les roues et les clous,
Les peines de Tantal, de Sisyph, de Phlégie
Ne sont que jeux au prix de l'âpre jalousie,
Il n'est enfer semblable à celui des jaloux.
La Jalousie
Si la nuit le jaloux tient sa femme embrassée,
Il croit tenant le corps qu'un autre a sa pensée ;
Fût-elle à prier Dieu dans l'église à genoux,
Si du temps qu'il lui donne elle passe les bornes,
Ce Vulcain pense avoir le front tout plein de cornes
Et se plonge insensé dans l'enfer des jaloux.
Une rare beauté, un accoutrement brave,
Une charmante voix, une démarche grave,
Un oeil rempli d'attraits, un sourire trop doux,
Une gaillarde humeur, une larme aperçue,
Un doux accord de luth, une oeillade conçue,
Sont les plus grands tourments de l'enfer des jaloux.
Ils sont pâles, chagrins, songeards, mélancoliques,
Noisifs, capricieux, maussades, fantastiques,
Difficiles, hargneux, sauvages, loups-garous,
L'esprit toujours porté à quelque horrible songe,
Un vautour sans cesser les entrailles leur ronge,
Bref, il n'est tel enfer que celui des jaloux.
Donc vieillards refroidis, cherchez quelques Médées
Pour faire rajeunir vos vieillesses ridées,
Et au tripot d'amour mieux assener vos coups,
Ou bien, dagues de plomb, votre horoscope preuve
Que vous serez bientôt des cocus à l'épreuve
Et que vous entrerez dans l'enfer des jaloux.
Et vous cabas moisis, vieilles tapissières,
Tétins mous, fronds ridés, culs plats, fesses flétries,
Yeux pleureux, cheveux gras, pourquoi épousez-vous
Ces volages poulains qu'un jeune amour enflamme ?
Vous n'êtes que de glace, ils ne sont que de flamme.
Entrez, vieilles, entrez dans l'enfer des jaloux.
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Jean Baptiste Poquelin, dit
MOLIERE |
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Nicolas BOILEAU (recueil : Satires)
Saint Amant 1594-1661 Le paresseux La solitude
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RACINE
Acte II - Scène V (Le songe d'Athalie) |
Pierre CORNEILLE (1606-1684)
Eve et Marie
Homme, qui que tu sois, regarde Eve et Marie,
Et comparant ta mère à celle du Sauveur,
Vois laquelle des deux en est le plus chérie,
Et du Père Eternel gagne mieux la faveur.
L'une a toute sa race au démon asservie,
L'autre rompt l'esclavage où furent ses aïeux
Par l'une vient la mort et par l'autre la vie,
L'une ouvre les enfers et l'autre ouvre les cieux.
Cette Ève cependant qui nous engage aux flammes
Au point qu'elle est bornée est sans corruption
Et la Vierge " bénie entre toutes les femmes "
Serait-elle moins pure en sa conception ?
Non, non, n'en croyez rien, et tous tant que nous sommes
Publions le contraire à toute heure, en tout lieu :
Ce que Dieu donne bien à la mère des hommes,
Ne le refusons pas à la Mère de Dieu.
Le Cid
DON DIÈGUE
Ô rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie !
N'ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ?
Et ne suis-je blanchi dans les travaux guerriers
Que pour voir en un jour flétrir tant de lauriers ?
Mon bras qu'avec respect tout l'Espagne admire,
Mon bras, qui tant de fois a sauvé cet empire,
Tant de fois affermi le trône de son roi,
Trahit donc ma querelle, et ne fait rien pour moi ?
Ô cruel souvenir de ma gloire passée !
Oeuvre de tant de jours en un jour effacée !
Nouvelle dignité fatale à mon bonheur !
Précipice élevé d'où tombe mon honneur !
Faut-il de votre éclat voir triompher le comte,
Et mourir sans vengeance, ou vivre dans la honte ?
Comte, sois de mon prince à présent gouverneur ;
Ce haut rang n'admet point un homme sans honneur ;
Et ton jaloux orgueil par cet affront insigne
Malgré le choix du roi, m'en a su rendre indigne.
Et toi, de mes exploits glorieux instrument,
Mais d'un corps tout de glace inutile ornement,
Fer, jadis tant à craindre, et qui, dans cette offense,
M'as servi de parade, et non pas de défense,
Va, quitte désormais le derniers des humains,
Passe, pour me venger, en de meilleurs mains.
La Mouche et la Fourmi
Le savetier et le financier
Le petit Poisson
et le Pêcheur
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Phébus
et Borée
Les Deux Mulets
La Génisse, la
Chèvre, et la Brebis, en société avec
le Lion
La Génisse, la Chèvre, et leur sœur la Brebis, Avec un fier Lion, seigneur du voisinage, Firent société, dit-on, au temps jadis, Et mirent en commun le gain et le dommage. Dans les lacs de la Chèvre un Cerf se trouva pris. Vers ses associés aussitôt elle envoie. Eux venus, le Lion par ses ongles compta, Et dit : "Nous sommes quatre à partager la proie. " Puis en autant de parts le Cerf il dépeça ; Prit pour lui la première en qualité de Sire : "Elle doit être à moi, dit-il ; et la raison, C'est que je m'appelle Lion : A cela l'on n'a rien à dire. La seconde, par droit, me doit échoir encor : Ce droit, vous le savez, c'est le droit du plus fort Comme le plus vaillant, je prétends la troisième. Si quelqu'une de vous touche à la quatrième, Je l'étranglerai tout d'abord. "
La Besace
Jupiter dit un jour : "Que tout ce qui respire S'en vienne comparaître aux pieds de ma grandeur : Si dans son composé quelqu'un trouve à redire, Il peut le déclarer sans peur ; Je mettrai remède à la chose. Venez, Singe ; parlez le premier, et pour cause. Voyez ces animaux, faites comparaison De leurs beautés avec les vôtres. Etes-vous satisfait? - Moi ? dit-il, pourquoi non ? N'ai-je pas quatre pieds aussi bien que les autres ? Mon portrait jusqu'ici ne m'a rien reproché ; Mais pour mon frère l'Ours, on ne l'a qu'ébauché : Jamais, s'il me veut croire, il ne se fera peindre. " L'Ours venant là-dessus, on crut qu'il s'allait plaindre. Tant s'en faut : de sa forme il se loua très fort Glosa sur l'Eléphant, dit qu'on pourrait encor Ajouter à sa queue, ôter à ses oreilles ; Que c'était une masse informe et sans beauté. L'Eléphant étant écouté, Tout sage qu'il était, dit des choses pareilles. Il jugea qu'à son appétit Dame Baleine était trop grosse. Dame Fourmi trouva le Ciron trop petit, Se croyant, pour elle, un colosse. Jupin les renvoya s'étant censurés tous, Du reste, contents d'eux ; mais parmi les plus fous Notre espèce excella ; car tout ce que nous sommes, Lynx envers nos pareils, et Taupes envers nous, Nous nous pardonnons tout, et rien aux autres hommes : On se voit d'un autre oeil qu'on ne voit son prochain. Le Fabricateur souverain Nous créa Besaciers tous de même manière, Tant ceux du temps passé que du temps d'aujourd'hui : Il fit pour nos défauts la poche de derrière, Et celle de devant pour les défauts d'autrui.
L'Homme et son image
Un homme qui s'aimait sans avoir de rivaux Passait dans son esprit pour le plus beau du monde. Il accusait toujours les miroirs d'être faux, Vivant plus que content dans son erreur profonde. Afin de le guérir, le sort officieux Présentait partout à ses yeux Les Conseillers muets dont se servent nos Dames : Miroirs dans les logis, miroirs chez les Marchands, Miroirs aux poches des galants, Miroirs aux ceintures des femmes. Que fait notre Narcisse ? Il va se confiner Aux lieux les plus cachés qu'il peut s'imaginer N'osant plus des miroirs éprouver l'aventure. Mais un canal, formé par une source pure, Se trouve en ces lieux écartés ; Il s'y voit ; il se fâche ; et ses yeux irrités Pensent apercevoir une chimère vaine. Il fait tout ce qu'il peut pour éviter cette eau ; Mais quoi, le canal est si beau Qu'il ne le quitte qu'avec peine. On voit bien où je veux venir. Je parle à tous ; et cette erreur extrême Est un mal que chacun se plaît d'entretenir. Notre âme, c'est cet Homme amoureux de lui-même ; Tant de Miroirs, ce sont les sottises d'autrui, Miroirs, de nos défauts les Peintres légitimes ; Et quant au Canal, c'est celui Que chacun sait, le Livre des Maximes.
Le Dragon à
plusieurs têtes et le Dragon à plusieurs
queues
Un Envoyé du Grand Seigneur Préférait, dit l'Histoire, un jour chez l'Empereur, Les forces de son Maître à celles de l'Empire. Un Allemand se mit à dire : Notre prince a des dépendants Qui de leur chef sont si puissants Que chacun d'eux pourrait soudoyer une armée. Le Chiaoux, homme de sens, Lui dit : Je sais par renommée Ce que chaque Electeur peut de monde fournir ; Et cela me fait souvenir D'une aventure étrange, et qui pourtant est vraie. J'étais en un lieu sûr, lorsque je vis passer Les cent têtes d'une Hydre au travers d'une haie. Mon sang commence à se glacer ; Et je crois qu'à moins on s'effraie. Je n'en eus toutefois que la peur sans le mal. Jamais le corps de l'animal Ne put venir vers moi, ni trouver d'ouverture. Je rêvais à cette aventure, Quand un autre Dragon, qui n'avait qu'un seul chef Et bien plus d'une queue, à passer se présente. Me voilà saisi derechef D'étonnement et d'épouvante. Ce chef passe, et le corps, et chaque queue aussi. Rien ne les empêcha ; l'un fit chemin à l'autre. Je soutiens qu'il en est ainsi De votre Empereur et du nôtre.
Simonide
préservé par les Dieux
On ne peut trop louer trois sortes de personnes : Les Dieux, sa Maîtresse, et son Roi. Malherbe le disait ; j'y souscris quant à moi : Ce sont maximes toujours bonnes. La louange chatouille et gagne les esprits ; Les faveurs d'une belle en sont souvent le prix. Voyons comme les Dieux l'ont quelquefois payée. Simonide avait entrepris L'éloge d'un Athlète, et, la chose essayée, Il trouva son sujet plein de récits tout nus. Les parents de l'Athlète étaient gens inconnus, Son père, un bon Bourgeois, lui sans autre mérite : Matière infertile et petite. Le Poète d'abord parla de son Héros. Après en avoir dit ce qu'il en pouvait dire, Il se jette à côté, se met sur le propos De Castor et Pollux, ne manque pas d'écrire Que leur exemple était aux lutteurs glorieux, Elève leurs combats, spécifiant les lieux Où ces frères s'étaient signalés davantage. Enfin l'éloge de ces Dieux Faisait les deux tiers de l'ouvrage. L'Athlète avait promis d'en payer un talent ; Mais quand il le vit, le galant N'en donna que le tiers, et dit fort franchement Que Castor et Pollux acquittassent le reste. Faites-vous contenter par ce couple céleste. Je vous veux traiter cependant : Venez souper chez moi, nous ferons bonne vie. Les conviés sont gens choisis, Mes parents, mes meilleurs amis. Soyez donc de la compagnie. Simonide promit. Peut-être qu'il eut peur De perdre, outre son dû, le gré de sa louange. Il vient, l'on festine, l'on mange. Chacun étant en belle humeur, Un domestique accourt, l'avertit qu'à la porte Deux hommes demandaient à le voir promptement. Il sort de table, et la cohorte N'en perd pas un seul coup de dent. Ces deux hommes étaient les gémeaux de l'éloge. Tous deux lui rendent grâce ; et pour prix de ses vers, Ils l'avertissent qu'il déloge, Et que cette maison va tomber à l'envers. La prédiction en fut vraie ; Un pilier manque ; et le plafonds, Ne trouvant plus rien qui l'étaie, Tombe sur le festin, brise plats et flacons, N'en fait pas moins aux Echansons. Ce ne fut pas le pis ; car, pour rendre complète La vengeance due au Poète, Une poutre cassa les jambes à l'Athlète, Et renvoya les conviés Pour la plupart estropiés. La renommée eut soin de publier l'affaire. Chacun cria miracle. On doubla le salaire Que méritaient les vers d'un homme aimé des Dieux. Il n'était fils de bonne mère Qui, les payant à qui mieux mieux, Pour ses ancêtres n'en fit faire. Je reviens à mon texte et dis premièrement Qu'on ne saurait manquer de louer largement Les Dieux et leurs pareils; de plus, que Melpomène Souvent sans déroger trafique de sa peine ; Enfin qu'on doit tenir notre art en quelque prix. Les grands se font honneur dès lors qu'ils nous font grâce : Jadis l'Olympe et le Parnasse Etaient frères et bons amis.
L'Homme entre deux
âges, et ses deux maîtresses
Un homme de moyen âge, Et tirant sur le grison, Jugea qu'il était saison De songer au mariage. Il avait du comptant, Et partant De quoi choisir. Toutes voulaient lui plaire ; En quoi notre amoureux ne se pressait pas tant ; Bien adresser n'est pas petite affaire. Deux veuves sur son cœur eurent le plus de part : L'une encor verte, et l'autre un peu bien mûre, Mais qui réparait par son art Ce qu'avait détruit la nature. Ces deux Veuves, en badinant, En riant, en lui faisant fête, L'allaient quelquefois testonnant, C'est-à-dire ajustant sa tête. La Vieille à tous moments de sa part emportait Un peu du poil noir qui restait, Afin que son amant en fût plus à sa guise. La Jeune saccageait les poils blancs à son tour. Toutes deux firent tant, que notre tête grise Demeura sans cheveux, et se douta du tour. Je vous rends, leur dit-il, mille grâces, les Belles, Qui m'avez si bien tondu ; J'ai plus gagné que perdu : Car d'Hymen point de nouvelles. Celle que je prendrais voudrait qu'à sa façon Je vécusse, et non à la mienne. Il n'est tête chauve qui tienne, Je vous suis obligé, Belles, de la leçon.
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Le Pot de terre et le Pot de fer
L'Enfant et le
Maître d'école
Dans ce récit je prétends faire voir D'un certain sot la remontrance vaine. Un jeune enfant dans l'eau se laissa choir, En badinant sur les bords de la Seine. Le Ciel permit qu'un saule se trouva, Dont le branchage, après Dieu, le sauva. S'étant pris, dis-je, aux branches de ce saule, Par cet endroit passe un Maître d'école. L'Enfant lui crie : "Au secours ! je péris. " Le Magister, se tournant à ses cris, D'un ton fort grave à contre-temps s'avise De le tancer : "Ah! le petit babouin ! Voyez, dit-il, où l'a mis sa sottise ! Et puis, prenez de tels fripons le soin. Que les parents sont malheureux qu'il faille Toujours veiller à semblable canaille ! Qu'ils ont de maux ! et que je plains leur sort ! " Ayant tout dit, il mit l'enfant à bord. Je blâme ici plus de gens qu'on ne pense. Tout babillard, tout censeur, tout pédant, Se peut connaître au discours que j'avance : Chacun des trois fait un peuple fort grand ; Le Créateur en a béni l'engeance. En toute affaire ils ne font que songer Aux moyens d'exercer leur langue. Hé ! mon ami, tire-moi de danger : Tu feras après ta harangue.
L'Ivrogne et sa
Femme
Chacun a son défaut où toujours il revient : Honte ni peur n'y remédie. Sur ce propos, d'un conte il me souvient : Je ne dis rien que je n'appuie De quelque exemple. Un suppôt de Bacchus Altérait sa santé, son esprit et sa bourse. Telles gens n'ont pas fait la moitié de leur course Qu'ils sont au bout de leurs écus. Un jour que celui-ci plein du jus de la treille, Avait laissé ses sens au fond d'une bouteille, Sa femme l'enferma dans un certain tombeau. Là les vapeurs du vin nouveau Cuvèrent à loisir. A son réveil il treuve L'attirail de la mort à l'entour de son corps : Un luminaire, un drap des morts. Oh ! dit-il, qu'est ceci ? Ma femme est-elle veuve ? Là-dessus, son épouse, en habit d'Alecton, Masquée et de sa voix contrefaisant le ton, Vient au prétendu mort, approche de sa bière, Lui présente un chaudeau propre pour Lucifer. L'Epoux alors ne doute en aucune manière Qu'il ne soit citoyen d'enfer. Quelle personne es-tu ? dit-il à ce fantôme. - La cellérière du royaume De Satan, reprit-elle ; et je porte à manger A ceux qu'enclôt la tombe noire. Le Mari repart sans songer : Tu ne leur portes point à boire ?
Le
Laboureur et ses Enfants
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La Jeune Veuve
Le coche et la mouche
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Pierre Corneille
1606 - 1684
A la Marquise
Marquise, si mon visage
A quelques traits un peu vieux,
Souvenez-vous qu'à mon âge
Vous ne vaudrez guère mieux.
Le temps aux plus belles choses
Se plaît à faire un affront,
Et saura faner vos roses
Comme il a ridé mon front.
Le même cours des planètes
Règle nos jours et nos nuits
On m'a vu ce que vous êtes;
Vous serez ce que je suis.
Cependant j'ai quelques charmes
Qui sont assez éclatants
Pour n'avoir pas trop d'alarmes
De ces ravages du temps.
Vous en avez qu'on adore;
Mais ceux que vous méprisez
Pourraient bien durer encore
Quand ceux-là seront usés.
Ils pourront sauver la gloire
Des yeux qui me semblent doux,
Et dans mille ans faire croire
Ce qu'il me plaira de vous.
Chez cette race nouvelle,
Où j'aurai quelque crédit,
Vous ne passerez pour belle
Qu'autant que je l'aurai dit.
Pensez-y, belle marquise.
Quoiqu'un grison fasse effroi,
Il vaut bien qu'on le courtise
Quand il est fait comme moi.
Avant d'aller plus loin : allez ! un clic pour Pierrot
Eve et Marie
Pierre Corneille
Homme, qui que tu sois, regarde Eve et Marie,
Et comparant ta mère à celle du Sauveur,
Vois laquelle des deux en est le plus chérie,
Et du Père Eternel gagne mieux la faveur.
L'une a toute sa race au démon asservie,
L'autre rompt l'esclavage où furent ses aïeux
Par l'une vient la mort et par l'autre la vie,
L'une ouvre les enfers et l'autre ouvre les cieux.
Cette Ève cependant qui nous engage aux flammes
Au point qu'elle est bornée est sans corruption
Et la Vierge " bénie entre toutes les femmes "
Serait-elle moins pure en sa conception ?
Non, non, n'en croyez rien, et tous tant que nous sommes
Publions le contraire à toute heure, en tout lieu :
Ce que Dieu donne bien à la mère des hommes,
Ne le refusons pas à la Mère de Dieu.
Epitaphe sur la mort de damoiselle Elisabeth Ranquet
Pierre Corneille
Ne verse point de pleurs sur cette
sépulture,
Passant ; ce lit funèbre est un lit précieux,
Où gît d'un corps tout pur la cendre toute pure ;
Mais le zèle du cœur vit encore en ces lieux.
Avant que de payer le droit de la nature,
Son âme, s'élevant au-delà de ses yeux,
Avait au Créateur uni la créature ;
Et marchant sur la terre elle était dans les cieux.
Les pauvres bien mieux qu'elle ont senti sa richesse
L'humilité, la peine, étaient son allégresse
;
Et son dernier soupir fut un soupir d'amour.
Passant, qu'à son exemple un beau feu te transporte ;
Et, loin de la pleurer d'avoir perdu le jour,
Crois qu'on ne meurt jamais quand on meurt de la sorte.
Que la vérité parle au dedans du cur
Pierre Corneille
Parle, parle, Seigneur, ton serviteur écoute
:
Je dis ton serviteur, car enfin je le suis ;
Je le suis, je veux l'être, et marcher dans ta route
Et les jours et les nuits.
Remplis-moi d'un esprit qui me fasse comprendre
Ce qu'ordonnent de moi tes saintes volontés,
Et réduis mes désirs au seul désir
d'entendre
Tes hautes vérités.
Mais désarme d'éclairs ta divine éloquence
;
Fais-la couler sans bruit au milieu de mon cur
Qu'elle ait de la rosée et la vive abondance
Et l'aimable douceur.
Vous la craigniez, Hébreux, vous croyiez que la
foudre,
Que la mort la suivît et dût tout
désoler,
Vous qui dans le désert ne pouviez vous résoudre
A l'entendre parler.
"Parle-nous, parle-nous, disiez-vous à Moïse,
Mais obtiens du Seigneur qu'il ne nous parle pas ;
Des éclats de sa voix la tonnante surprise
Serait notre trépas."
Je n'ai point ces frayeurs alors que je te prie ;
Je te fais d'autres vux que ces fils d'Israël,
Et plein de confiance, humblement je m'écrie
Avec ton Samuel :
"Quoi que tu sois le seul qu'ici-bas je redoute,
C'est toi seul qu'ici-bas je souhaite d'ouïr :
Parle donc, ô mon Dieu ! ton serviteur écoute,
Et te veut obéir."
Je ne veux ni Moïse à m'enseigner tes voies,
Ni quelque autre prophète à m'expliquer tes lois;
C'est toi qui les instruis, c'est toi qui les envois,
Dont je cherche la voix.
Comme c'est de toi seul qu'ils ont tous ces lumières
Dont la grâce par eux éclaire notre foi,
Tu peux bien sans eux tous me les donner entières,
Mais eux tous rien sans toi.
Ils peuvent répéter le son de tes paroles,
Mais il n'est pas en eux d'en conférer l'esprit,
Et leurs discours sans toi passent pour si frivoles
Que souvent on en rit.
Qu'ils parlent hautement, qu'ils disent des merveilles,
Qu'ils déclarent ton ordre avec pleine vigueur :
Si tu ne parles point, ils frappent les oreilles
Sans émouvoir le cur.
Ils sèment la parole obscure, simple et nue ;
Mais dans l'obscurité tu rends l'il
clairvoyant,
Et joins du haut du ciel à la lettre qui tue
L'esprit vivifiant.
Leur bouche sous l'énigme annonce le mystère,
Mais tu nous en fais voir le sens le plus caché ;
Ils nous prêchent tes lois, mais ton secours fait
faire
Tout ce qu'ils ont prêché,
Ils montrent le chemin, mais tu donnes la force
D'y porter tous nos pas, d'y marcher jusqu'au bout ;
Et tout ce qui vient d'eux ne passe point l'écorce,
Mais tu pénètres tout.
Ils n'arrosent sans toi que les dehors de l'âme,
Mais sa fécondité veut ton bras souverain ;
Et tout ce qui l'éclaire, et tout ce qui l'enflamme
Ne part que de ta main.
Ces prophètes en fin ont beau crier et dire,
Ce ne sont que des voix, ce ne sont que des cris,
Si pour en profiter l'esprit qui les inspire
Ne touche nos esprits.
Silence donc, Moïse ! et toi, parle en sa place,
Éternelle, immuable, immense vérité :
Parle, que je ne meure enfoncé dans la glace
De ma stérilité.
C'est mourir en effet, qu'à ta faveur céleste
Ne rendre point pour fruit des désirs plus ardents ;
Et l'avis du dehors n'a rien que de funeste
S'il n'échauffe au dedans.
Cet avis écouté seulement par caprice,
Connu sans être aimé, cru sans être
observé,
C'est ce qui vraiment tue, et sur quoi ta justice
Condamne un réprouvé.
Parle donc, ô mon Dieu ! ton serviteur fidèle
Pour écouter ta voix réunit tous ses sens,
Et trouve les douceurs de la vie éternelle
En ses divins accents.
Parle pour consoler mon âme inquiétée ;
Parle pour la conduire à quelque amendement ;
Parle, afin que ta gloire ainsi plus exaltée
Croisse éternellement.
Sous ce marbre repose un monarque sans vice,
Dont la seule bonté déplut aux bons
François,
Et qui pour tout péché ne fit qu'un mauvais choix
Dont il fut trop longtemps innocemment complice.
L'ambition, l'orgueil, l'audace, l'avarice,
Saisis de son pouvoir, nous donnèrent des lois ;
Et bien qu'il fût en soi le plus juste des rois,
Son règne fut pourtant celui de l'injustice.
Vainqueur de toutes parts, esclave dans sa cour,
Son tyran et le nôtre à peine perd le jour,
Que jusque dans la tombe il le force à le suivre.
Jamais de tels malheurs furent-ils entendus ?
Après trente-trois ans sur le trône perdus,
Commençant à régner, il a cessé de
vivre,
Pierre
Corneille
Rien n'égale Paris ; on le blâme, on le loue ;
L'un y suit son plaisir, l'autre son interest ;
Mal ou bien, tout s'y fait, vaste grand comme il est
On y vole, on y tué, on y pend, on y roue.
On s'y montre, on s'y cache, on y plaide, on y joue ;
On y rit, on y pleure, on y meurt, on y naist :
Dans sa diversité tout amuse, tout plaist,
Jusques à son tumulte et jusques à sa bouë.
Mais il a ses défauts, comme il a ses appas,
Fatal au courtisan, le roy n'y venant pas ;
Avecque sûreté nul ne s'y peut conduire :
Trop loin de son salut pour être au rang des saints,
Par les occasions de pécher et de nuire,
Et pour vivre long-temps trop prés des médecins.
& & & & &
François Tristan L'Hermite
16101 - 1655
Jalousie
Telle qu'était Diane, alors qu'imprudemment
L'infortuné chasseur la voyait toute nue,
Telle dedans un bain Clorinde s'est tenue,
N'ayant le corps vêtu que d'un moite élément.
Quelque dieu dans ces eaux caché secrètement
A vu tous les appas dont la belle est pourvue,
Mais s'il n'en avait eu seulement que la vue,
Je serais moins jaloux de son contentement.
Le traître, l'insolent, n'étant qu'une eau
versée,
L'a baisée en tous lieux, l'a toujours embrassée ;
J'enrage de colère à m'en ressouvenir.
Cependant cet objet dont je suis idolâtre
Après tous ces excès n'a fait pour le punir
Que donner à son onde une couleur d'albâtre.
Dernière mise à jour : vendredi 19 mai 2006
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