L’âge d’or
Nous voici arrivés enfin à la retraite
Après avoir connu des années de labeur
Et soupçonné parfois connaître une défaite
La vie n’accordant pas à chacun ce bonheur.
Nos corps se sont usés, il est vrai, à la tâche
Car nous avons plié souvent sous le fardeau
Pareils à des esclaves à trimer sans relâche
A demeurer dociles au milieu du troupeau.
La vie nous a pourvus d’une santé solide
Malgré quelques douleurs et autres inconvénients,
Nous ne nous plaindrons pas car il serait stupide
De pleurer notre sort devant des indigents.
La chance nous sourit, c’est déjà quelque chose,
Aussi profitons-en tant que nous sommes deux,
Le temps nous est compté aussi je te propose
De savoir à présent en profiter au mieux.
Vigueur
Nous pouvons désormais jouir d’une retraite
Et nous livrer dès lors à nos jeux les plus fous,
Car il est loin pour nous le temps de la défaite
Qui nous interdisait de violer les tabous.
Nous demeurions contraints envers notre entourage
De rester dans le rang, plier sous la contrainte,
De nous montrer toujours pareils à l’enfant sage
Qui demeure maté seulement que par crainte.
Nous voici délivrés de la rumeur publique
Qui ressemble, en un sens, à de l’inquisition,
A qui veut nous juger, nous lui faisons la nique
Car critiquer autrui mène à la perdition.
Nous n’avons plus, c’est vrai, l’ardeur de nos vingt ans,
Nos échanges amoureux sont devenus plus rares,
Mais la vigueur est là, aussi, dans nos élans
Nous savons partager sans nous montrer avares.
La tendresse demeure à travers les printemps
A travers les saisons qui passent trop rapides,
Aussi profitons-en tant qu’il est encor temps,
Avant que l’un de nous ait des pensées morbides.
Nous sommes toujours verts et sentons la vigueur,
La sève de la vie couler dans notre sang,
Nous devons préserver ce merveilleux bonheur
Et pour y parvenir échappons-nous du rang,
Sortons de ces parcours, de ces routes tracées
Pour suivre çà ou là des chemins de traverses,
Abandonnons les foules aux idées étriquées
Pour nous livrer aux joies de nos envies perverses.
Transmutation
Une chèvre végétarienne
Éprouvait de la répulsion
Pour notre vile race humaine
Qui peut manger sans distinction
Une chèvre végétarienne
Ou d'innocents petits moutons
Car chez cette race de chienne
On mange tout tels des gloutons
Notre chèvre végétarienne
Ne voulant pas finir rôtie
Supplia la fée sa marraine
De l'aider à rester en vie
Et la chèvre végétarienne
Optant pour une race de feuille
En mangea jusqu'à perdre haleine
Ainsi naquit le chèvrefeuille.
Il y a tant d'années que nous sommes ensemble
Que le temps qui s'écoule est comme une habitude,
Cela m'effraie parfois à tel point que j'en tremble
Craignant que tu n'éprouves un rien de lassitude.
Aux temps des premiers jours l'amour était tout neuf
Brillant comme un métal qui eut été poli,
Il attirait vraiment comme attire un sous neuf,
La patine du temps ne l'a-t-elle assombri ?
Les saisons qui passèrent amenèrent leur lot
De joie et de bonheur, mais aussi de souffrance,
Nous restâmes unis emportés dans le flot
Pour ne pas transgresser le voeu de notre alliance.
Les sillons, uns à uns, marquèrent nos visages,
Tandis que notre peau mollissait doucement,
Et quand, de nos vingt ans, nous voyons les images
Il me semble te voir soupirer tristement.
C'est pourquoi mon esprit se pose une question
Car si mon cour pour toi brûle d'un même feu,
Il aimerait savoir dans quelle proportion
Bat le tien, dis-le moi : m'aimes-tu donc un peu ?
Extrait de "Poèmes épars" 2003
Viens vite pour t'étendre
Près de moi sur la couche
Que je puisse enfin prendre
Et tes lèvres, et ta bouche.
Viens vite t'allonger
Sur le blanc de nos draps,
J'ai besoin de t'aimer,
Te serrer en mes bras.
Viens reposer ton corps
Sur le duvet soyeux
Que je puise aux trésors
Qui sont si merveilleux.
Viens me donner cela
Que je goûte à l'amour
Car très bientôt, déjà,
Va se lever le jour.
Il est ainsi des soirs où penché sur la table,
Ma tête entre les mains, je reste à méditer ;
Dans une position souvent inconfortable
Le sommeil, quelquefois, parvient à me gagner.
De ce brouillard diffus où s'échappe mon âme
Le rêve se précise d'abord lentement
Mais, bientôt, de l'action se dévoile la trame
Lorsqu'un sursaut subit m'éveille brusquement.
Je replonge à nouveau dans mes pensées lointaines
M'efforçant à comprendre un peu mieux les humains,
Cherchant à m'expliquer les forces souveraines
Qui guident les esprits sous leurs grands airs hautains.
Il se pourrait qu'un jour mon âme se repose
Dans un autre univers, sous des cieux plus cléments,
Mais je ne voudrais pas, ami, que cette chose
Te cause de la peine, ou bien plus, du tourment.
Car il en est ainsi. C'est notre destinée,
Cette Terre se perd pour un autre horizon,
Notre vie, ici-bas, est une cheminée
Par laquelle s'enfuit l'âme prête au pardon.
Je n'aurai, en ces jours, joué qu'un petit rôle,
Passant inaperçu parmi ce monde austère,
L'enveloppe du corps n'est autre qu'un geôle
Où l'âme se nourrit mais, après, se libère.
Dès que l'heure a sonné de quitter le cocon,
Que notre moi charnel retourne à la poussière,
Ami, ne crois-tu pas que ce moment est bon
Puisqu'il ouvre les portes à une autre lumière ?
Fidélité
Si j’ai bien mérité ce châtiment suprême
Reconnaissez, Madame, toutefois, que vous-même
Vous étiez seule en cause à ce tourment profond
Qui agita mon âme en ce fou tourbillon.
Mais oublions cela. Pensons à l’avenir,
A ces heures, ces jours qui nous verront vieillir.
Que serai-je pour vous, Madame, lorsque les ans
L’un à l’autre passés au sablier du temps
Déposeront les rides abîmant le visage,
Et que vos mains osseuses, déformées par leur âge,
S’agripperont encore aux bras du vieux fauteuil
Dans lequel, jadis, où, empreinte d’orgueil,
Vous m’aviez rédigé l’impudente missive
Qui me plaça soudain devant l’alternative.
Je n’avais plus le choix : renier mon amour,
Ce désir était ordre et sans voie de retour.
Ne plus songer à vous, oublier à jamais,
De mon âme effacer tout, même vos portraits;
Il me fallait bannir du profond de mon cœur
Notre amour, notre vie, objets de mon bonheur.
Je ne pouvais m’astreindre à vous renier, Madame,
Car agissant ainsi j’aurais vendu mon âme
Puis, tous ces sentiments qui animaient mon être
Ne pouvaient s’effacer par une simple lettre
Même émanant de vous. Qu’auriez-vous donc pensé
Si, suivant votre vœu, je m’étais empressé
D’obéir à vos ordres, ainsi, tout bonnement ?
Refuser ce parjure et rester votre amant
Je préférais ce choix plus digne à mon honneur
Qu’un reniement honteux qui m’aurait fait horreur,
Je devais préserver en moi le souvenir
De ces années vécues et, pour y parvenir,
Gardant jalousement, tel un précieux trésor,
Cette image chérie toute auréolée d’or,
Reflet de ce visage qui me fut, tour à tour,
Emblème de la vie, de la joie, de l’amour.
Certains pourront penser qu’il fut un substitut
Qu’importe, en vérité, j’aurais atteint mon but
Car si votre abandon fut, pour moi, très cruel
Vous m’avez immolé sur un bien bel autel.
A présent que j’arrive au déclin de ma vie
Je me prends, quelquefois, à dire : "Ma chérie".