Nathanaëlle Janed

 

 


 

Adieu

De ce coin de jardin de campagne
Je n’ai emporté que du vent.
De ce qui fut rêve de cocagne, 
Voyage sans retour dans le temps. 
Pour croquer des bonbons, on se cachait 
Près du bord du Loir, dans ce repaire… 
Reste le souvenir presque oublié 
Que recouvrirait l’assaut du lierre. 









Amistad

Elle a la fraîcheur d’un tableau de Monet,
L’éclat subtil des nymphéas et leurs reflets
Sur l‘étang miroir du jardin de Giverny.
La douceur de l’aube sur la Seine rosie… 
Sur une plage normande, je l’imagine, 
Pensive, elle s’avance en crinoline, 
Flânant lentement près des cabines de bain, 
Volée au vent par la main d’Eugène Boudin.
De Jongkind, pareille à ses aquarelles,
Transparente dans la baie du Mont-Saint-Michel.
Une blondeur nacrée au piano, de Renoir,
Qui fut Petite Fille à l’Arrosoir…
Elle a la candeur des enfants de Larsson,
La sérénité, la beauté qui couronnent
Les « Sommernatt » de Suède et de Norvège.
De Kroyer, elle porte les robes de neige
De ses mystérieuses longues dames fines.
Elle fait penser à une ballerine,
Un halo de tulle, révérence de Degas.
Sertie dans l’œuvre de Piero Della Francesca,
On la voit baignée de blanche luminosité…
Son doux sourire aurait pu être esquissé
Par le talent de Léonardo Da Vinci,
Son teint de porcelaine, par Botticelli.
Pourtant, quand depuis longtemps on la connaît bien,
Une énergie méditerranéenne vient,
Comme une anamorphose, s’immiscer
Dans les méandres de son émotivité,
Sans jamais égarer sa générosité,
Sa tendre et secrète personnalité.
Car l’iris de ses yeux est bleu azulejo.
Elle est née au pays des discrets patios,
Où sur les maisons blanches aux balcons forgés,
Pendent des fleurs rouges au bord des rues pavées.
Elle se souvient d’images, de tous les goûts
Et les senteurs sucrées d’un jardon andalou.
Ses couleurs ont épousé les promenades
De la fillette se gavant de grenades.
Elle a en elle la fière noblesse,
Le respect pour cette terre de rudesse,
Fertile d’amour, asséchée par la chaleur.
Des accords de guitare inondent son cœur
Ils égrènent pour toujours un air de flamenco
A l’enfant en robe de féria sur la photo.
Amie d’insouciance, brille, belle Julia,
En mi corrazon, mas que la luz de Andalusia. 






Asteritude 

Monsieur Léon m’a emmenée 
Loin au large de la Vendée 
Sur son bateau d’azur et blanc 
Par un matin étincelant. 
Le marin-pêcheur a hissé 
Dans les mailles de son filet 
Une étoile de mer orangée. 
Pour en contempler la beauté, 
J’ai posé au creux de ma main 
Le gracieux animal marin 
Avant de, délicatement, 
Le rendre au bleu d’océan, 
Lui redonner sa liberté 
Dans l’infinie limpidité. 
Parfois, lorsque je repense 
A ces lointaines vacances, 
Au marine de mon chandail, 
C’est l’étoile couleur corail 
Qui revient dans ma main. 
Avec elle, un brin d’air salin… 







Atlantis

Derrière la vitre étoilée 
Par l’éclat des gouttes de la pluie, 
Mon haleine, trois fois l’ai soufflée. 
Dans le flou du halo de buée, 
J’ai dessiné un petit poisson. 
Quelques secondes ont défilé… 
Etait-ce l’appel du Grand Large ? 
Evaporé, il avait déjà fui… 







Au Bord de la Terre… 

Dès que je m’approche d’elle 
Je sens, le bonheur m’appelle… 
Au plus profond de moi, aucun doute, 
De son eau de mer j’ai quelques gouttes. 
Être comme ces coques aux flans penchés 
Attendant le retour de la marée, 
J’en ai parfois l’étrange sentiment. 
En moi vivent encore ces moments, 
Far breton et galettes au beurre, 
Gréements, bigorneaux, barques de pêcheurs… 
Parce que j’ai gardé au fond des yeux 
Ses hortensias bleus et majestueux 
Sous les fenêtres des maisons blanches 
Aux volets de bois teintés pervenche, 
Ses vertes landes dorées de genêts, 
Perlées de granit et d’embruns salés. 
Parce que m’enchante encor un fest noz 
Et qu’un jour d’avril j’ai vu Cap Coz. 
Parce que j’aime ses pluies, ses odeurs… 
De l’Iroise, j’ai parfois les humeurs. 
Mer rebelle, du Conquet à Ouessant, 
Entre les courants et les déferlants… 
J’ai aussi le fougueux tempérament 
De ce petit bout fou de l’océan… 
Parce que toujours je me souviens 
De ces phares pour guider les chrétiens, 
Les églises aux clochers ouvragés, 
Qui dans la nuit demeurent éclairés
Pour conduire les pas du pèlerin. 
Des routes, s’élèvent aux quatre coins 
La dentelle sculptée des calvaires. 
Des triskells sont gravés dans la pierre. 
Car de ce que les Celtes ont laissé, 
Rien ni personne ne l’a effacé. 
Parce que cette langue bretonne 
Me charme, me ravit et m’étonne. 
Parce qu’elle a l’accent tonique 
De la vive vague atlantique. 
Elle est fière d’être Armorique 
Jusque dans ses chapelles gothiques. 
Ancrées dans son sol, elle sait ces vies 
Des Chouans, guerriers de Ker Gui Dui, 
Leur révolte pour la fidélité. 
Et Gwen A Du claque au vent salé… 
Parce qu’elle semble si bien cacher 
Ses splendeurs, ses richesses raffinées 
Sous des dehors courageux et battants. 
Parce que son passé est si présent… 
Toujours adorée par les artistes, 
Inspira Monet l’impressionniste 
Quand son Pont-Aven attirait Gauguin. 
Un jour, aux confins du Pays Bigouden, 
La harpe d’un barde, accords gaéliques, 
Transcenda une mélodie poétique… 
Elle ne trahit pas son identité 
De Saint-Malo à la douceur d’Auray. 
Je l’entends, de Nantes au Couesnon, 
La pieuse ferveur de ses Grands Pardons 
Illumine et transporte les cœurs. 
Elle me réjouit par ses couleurs… 
Ourlés par un opale écumeux, 
Ses flots vibrent des turquoises aux bleus 
Jusqu’à l’améthyste le plus profond. 
Côtes de légendes, mâts d’Artimon… 
Elle m’éblouit sous la pluie qui chante 
Car mouillée, elle est si ardente ! 
Parce que, à la Pointe du Raz, là-bas, 
J’ai l’impression d’être bien plus loin que là 
Où, au bord de l’eau, finit la Terre… 
Ai-je du Pays, le caractère ? 
Parce qu’elle est ma ruée vers l’or, 
Ma merveille, mes îles aux trésors… 
Parce que…purement et simplement, 
J’aime la Bretagne et la comprends, 
Je voudrais, même si j’ai vu le jour ailleurs, 
En elle, vivre le reste de mes heures… 







Au marché provençal 

De bon cœur, dès qu’elles le voient, elles rient ! 
Il le sait bien… elles se moquent de lui… 
Les tomates, frétillants clowns railleurs, 
Parlent d’histoires drôles sur les primeurs. 
Le marchand de fruits entend presque tout 
De ce que disent salades et choux ! 
Tout le gratin des pommes de terre, 
Belle de Fontenay et compères, 
La Ratte et la Charlotte papotent 
Avec les oignons et les carottes. 
Les artichauts et les verts épinards 
Demeurent d’incorrigibles bavards ! 
Les brocolis hèlent les endives 
Qui n’attendent point la récidive 
Pour s’en prendre à de complets cageots 
De haricots et de poireaux machos. 
Courges et potimarrons fanfarons 
Trouvent leurs égaux parmi les poivrons 
Et narrent d’invraisemblables récits 
Aux radis roses et aux céleris. 
Ils contrarient betteraves et navets 
Qui, s’il n’y avait un son, s’endormiraient ! 
Les gousses d’ail gloussent et font jaser 
Le thym, le basilic et le laurier. 
L’échalote complote sur le raifort… 
Qui rit de la sorte et clame si fort ? 
Ce sont les pastèques et les melons ! 
Le ton ne varie pas selon saison, 
Châtaignes et marrons vous le diront, 
Car les champignons et les potirons 
S’interpellent de la même façon ! 
Le persil crie : « De qui se moque-t-on ? » 
Quand aubergines ont mot à dire, 
Les laitues ont le plaisir d’en rire ! 
De plus, si les courgettes s’en mêlent, 
Les sérieux avocats, eux, font appel 
Aux concombres charmeurs et aux choux-fleurs 
Pour calmer les huées des pois farceurs… 
Las, le marchand s’en va côtoyer les fruits. 
Il espère trouver chez eux l’harmonie. 
Avec le sourire, les bananes 
L’accueillent par une sévillane. 
Les ananas, amis exotiques, 
Sifflent des rythmes de Jamaïque. 
Pour des prunes, les citrons content fleurette 
Aux belles poires qui ne sont pas si blettes ! 
Il faut être pêche ou abricot 
Pour rendre hommage au Bel Canto, 
Pour fredonner des airs de R’N’B. 
Les clémentines entonnent le blues

Des oranges et des pamplemousses. 
Les brugnons ténorisent à merveille 
Des barcarolles gorgées de soleil. 
En chant et contre-chant, à capella, 
Les pom-pom-pommes et les kumquats 
Vocalisent opéras, symphonies, 
Accompagnées par mangues et kiwis. 
La romance ou la sérénade 
Par les raisins noirs pour les grenades ? 
Les couplets et les refrains des citrons verts, 
Chansons mandarines des litchis d’Hiver, 
Au temps de l’Eté, sont repris en chœur 
Par pêches et quetsches avec bonheur. 
Dans la boutique du primeur, vraiment, 
Rien ni personne ne manque de piment, 
Pas même les exquises cerises… 
Et qu’à la ronde, on se le dise ! 








Avant l'envol 

Lorenza, te souviens-tu des solitudes ? 
Ces nuages, regarde leurs attitudes… 
L'escargot engourdi sort de sa coquille,
Dans le ciel, lentement glisse et vacille. 
Mais souffle la bise d’un soupir impatient, 
Les yeux et l’esprit ailleurs, un instant, 
Et l’escargot est devenu dragon chinois, 
Combatif, victorieux… là… Au dessus de toi ! 
Alors oublie le gastéropode ! Danse ! 
En Chine, c'est l'An du Dragon, c'est ta chance !
Souris et rallume ta vie, réveille-toi ! 
En bon ménage vont le Coq et le Dragon. 
Pour eux l’harmonie, c’est écrit à l’horizon. 
Quant à l’escargot estompé sans tapage, 
Le Zodiaque ignore ce personnage ! 







La Chanson d’Aquilon 

J’aime la musique du Vent d’Hiver, 
Celle qui s’échappe des courants d’air… 
Hou-hou au coin des rues, au coin des bois
Quel est donc l’Elfe qui crie « cherche-moi ! », 
Joue à cache-cache entre les toits ? 
Si je sors, la Pluie l’accompagnera. 
Il m’aspergera d’eau ou de poussière, 
Cinglera mes cheveux dans l’air polaire. 
Je l’ai vu une fois, ce bel homme 
Soulever les feuilles de l’Automne. 
Il riait fort en les éparpillant, 
Il dansait, s'amusait comme l'enfant.
Vois ! La course des nues s’accélère, 
Le Vent du Nord reste un mystère… 
Je le sais parfois assis sur mon toit. 
Il souffle dans une flûte de bois, 
Envoie ses rafales d’éther gelé 
En arabesques et boucles piquées… 







Luciadagen 

Pétillantes flammes de Décembre, 
Jolies lumières du Nord se cambrent, 
Car ces vives et ardentes bougies, 
Ramilles d’airelles entremêlées, 
Couronnent les soyeux cheveux dorés 
Des filles radieuses et graciles 
Qui, vêtues d’aubes pâles, défilent. 
Beautés enfantines si touchantes, 
Charmantes candeurs adolescentes 
Habillées de luminescence, 
Auréolées d’incandescence… 
Merveilles dans la neige de l’Hiver, 
Magie du blanc et de la lumière… 
Ce matin on fête Sainte Lucie. 
Filles de Scanie, de Dalécarlie, 
Offrez pains au safran et café chaud, 
Glögg et pain d’épice sur un plateau. 
Foyer, ville, quartier petit ou grand 
Voit sa Lucia accompagnée d’enfants. 
Chaque Garçon d’Etoile qui la suit 
Tient dans sa main une bougie. 
Feux d’espoir dans l’ombre hivernale, 
Heureux cortège d’effets d’opale. 
De l’an suédois, c’est la plus longue nuit, 
Alors, Karin, Brita, Bjorn et Kersti 
Entonnent tous les chants traditionnels. 
Oui, dans quelques jours brillera Noël…