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Maurice du Plessys
(1864-1924)
La chanson d'un soir de tempête
J'ai sablé le vin, j'ai humé les roses ;
J'ai cueilli la fleur du plus beau baiser :
Je ne trouve plus au fond de ces choses
De quoi me griser...
Les jours ont brillé sur ma tête pâle
Sans m'apprendre rien du Tout qu'il y a :
Mon coeur m'apparaît comme sort d'un châle
Un camélia...
Jeunesse, éclair ! jours enfuis comme un rêve !
Flambeaux morts de gloire en cendre à mes pieds,
Le Temps vous a pris comme un aigle enlève
Les sanglants ramiers !
A mes pieds, des flots ô plèbe insultante !
Du lâche Destin prête-nom menteur !
Arrière, Avenir qu'attend sous la tente
Achille et mon coeur !
Passions, passé, crache ça, mon âme,
Comme ces hauts cieux d'éclairs déchirés
Vident par cent trous dans les eaux leur flamme :
Homme, ici mourez !
Non, vivons ! Mais si, dans l'atroce lutte,
Je dois au vain flot céder le terrain,
A ma lèvre expire en silence, Ô flûte
Morte dans l'airain !
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Aristide
Bruan
(1851-1925)
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Un être extraordinaire et flamboyant qui a donné au gai Paris une renommée mondiale.
Grand ami de Toulouse Lautrec qui l'a immortalisé dans cette affiche suivante.
C'est de l'argot, mais du bel argot, avec de belles rimes.
Fantaisie triste
I' bruinait... L'temps était gris,
On n'voyait pus l'ciel... L'atmosphère,
Semblant suer au d'ssus d'Paris,
Tombait en bué' su' la terre.
I' soufflait quéqu'chose... on n'sait d'où,
C'était ni du vent ni d'la bise,
Ça glissait entre l'col et l'cou
Et ça glaçait sous not' chemise.
Nous marchions d'vant nous, dans l'brouillard,
On distinguait des gens maussades,
Nous, nous suivions un corbillard
Emportant l'un d'nos camarades.
Bon Dieu ! qu'ça faisait froid dans l'dos !
Et pis c'est qu'on n'allait pas vite ;
La moell' se figeait dans les os,
Ça puait l'rhume et la bronchite.
Dans l'air y avait pas un moineau,
Pas un pinson, pas un' colombe,
Le long des pierr' i' coulait d'l'eau,
Et ces pierr's-là... c'était sa tombe.
Et je m'disais, pensant à lui
Qu' j'avais vu rire au mois d'septembre
Bon Dieu ! qu'il aura froid c'tte nuit !
C'est triste d'mourir en décembre.
J'ai toujours aimé l'bourguignon,
I' m' sourit chaqu' fois qu' i' s'allume ;
J' voudrais pas avoir le guignon
D' m'en aller par un jour de brume.
Quand on s'est connu l' teint vermeil,
Riant, chantant, vidant son verre,
On aim' ben un rayon d'soleil...
Le jour ousqu' on vous porte en terre.
Louis Chadourne
(1890-1925)
Le Secret
Trésors des nuits et vous dons éclatants du jour,
Qui m'avez, ombre molle ou trop vivace flamme,
De tendresse ou d'orgueil dilaté tour à tour,
Ainsi donc je vous ai tenus en ma pauvre âme
J'ai senti sous ma peau se couler chaudement
La sève de mes jours et l'été de ma vie,
J'ai compté la douceur de chaque battement,
Et de vivre ma chair fut sans cesse ravie.
Par grappes les instants comme des raisins mûrs,
Ensanglantaient mes mains de leur tiédeur pourprée
Et le Moi du présent tendant vers son futur
Fiévreusement ainsi qu'une bouche altérée.
Et maintenant, je sais un bonheur plus certain
Que la minute ardente et dont s'émeut notre ombre
Mais dont l'éclair farouche, éblouissant et vain
S'abîme pour jamais dans le passé sans nombre.
Je sais que l'Univers une fois possédé
Est mien comme le sont ma joie et ma tristesse
Que le multiple amour dont je suis habité
Le vêt d'une éternelle et paisible richesse.
Que l'algue qui se ploie au sillage qui luit
L'arôme ensoleillé des pins gras de résine ;
Que les étoiles dans les arbres, et le bruit
Du jet d'eau qui fait sangloter la nuit divine,
Que le fruit qui se gonfle et dont rit le verger
Que l'herbe qui se meut vers le soleil, la flamme
Souple, la terre et l'eau vivantes, l'air léger,
Que ce qui vit et meurt a pour centre mon âme
Je suis riche d'un monde impalpable et puissant
D'où naissent le bonheur et l'orgueil solitaires
La clarté que je vois, le parfum que je sens
M'enivrent d'un docile et quotidien mystère
Et c'est pourquoi, prunelle aveugle de la nuit,
Ô Mort, je vais sans peur vers ta gloire inféconde
Émerveillé de moi, je consens et te suis ;
J'emporte en mes yeux clos le visage du Monde.
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Arsène
Vermenouze
(1850-1910)
EN PLEIN VENT
L'ESPAGNE
I
Nos émigrants d'antan étaient de fameux hommes ;
Ils allaient en Espagne à pied : les plus cossus
S'achetaient un cheval barbe, montaient dessus,
Et partaient. Travailleurs, ardemment économes,
La plupart au retour, rapportaient quelques sommes,
Quadruples et ducats, dans la veste cousus,
Et qui, par la famille, étaient les bien reçus.
Alors, on n'était pas douillet comme nous sommes :
Après tout un long jour de fatigue, on avait
La selle du cheval pour unique chevet ;
On partageait un lit de paille rêche et rare,
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Arsène Vermenouze
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Avec des muletiers, grands racleurs de guitare,
Des arrièros, nourris de fèves et d'oignons,
Et l'on dînait avec ces frustes compagnons.
II
Le même plat pour tous ; pour tous, la même gourde,
Pleine d'un vin épais qui sentait le goudron ;
Et, tous, l’on s'empiffrait, à même le chaudron,
De pois chiches très durs et de soupe très lourde.
Autour du puchero l'on s'asseyait en rond,
Et chacun racontait son histoire ou sa bourde ;
Trop heureux quand un merle, une alouette, un tourde,
Venait corser un peu le menu du patron.
L'escopette pendue à l'arçon de la selle,
Et fiers de n'avoir guère allégé l'escarcelle,
Les émigrants étaient dehors au point du jour,
Par des sentiers poudreux, ou des routes fangeuses,
Contemplant les sierras lointaines et neigeuses,
Et vibrants sous la joie immense du retour.
III
Par les grands steppes nus de la Castille plate,
Ils allaient, sans jamais regarder l'Occident,
Même à l'heure sublime où le soleil ardent
S'y noie, en une mer de pourpre et d'écarlate.
Car ce n'est pas là-bas qu'est la terre auvergnate,
C'est vers le Nord ; là-haut, l'Auvergne les attend,
L'Auvergne l... A leur regard avide et persistant
Le vert frais et riant du doux pays éclate.
Eh ! que leur font Madrid, Burgos, Valladolid ?
Ils y passent, sans même y coucher dans un lit,
Et chevauchent – des jours entiers, sans voir un arbre,
Sous un soleil de feu – des montagnes de marbre,
Où l'aigle plane au fond d'un ciel d'azur et d'or,
Et toujours leur regard se tourne vers le Nord.
IV
Enfin, ils vont toucher la côte cantabrique,
Et voici les versants pyrénéens français...
Tout poudreux et tannés par le vent, harassés,
Ils ont, sous leur chapeau, des teints couleur de brique.
Mais un léger zéphir, venu de l'Atlantique,
Leur apporte une odeur de France : c'est assez !
Oubliant la misère et les labeurs passés,
Ils s'enivrent, joyeux, du parfum balsamique.
Et, bien que n'étant pas, certes, de très grands clercs,
Ils ont de jolis mots, des mots naïfs et clairs,
Pour exprimer leur sentiment en l'occurrence :
" – C'est égal, dit l'un d'eux, je ne sais d'où ça vient,
" Mais il n'est nul pays, dans le monde chrétien,
" Non, nul pays, qui sente aussi bon que la France ! "
V
Or, un matin, le chef du groupe, un vieux barbu,
S'arrête : à l'horizon, dans le ciel doux et pâle,
La chaîne du Cantal, tout entière, s'étale
Voici la dent du Plomb, ce colosse trapu,
La corne du Griou, le pic svelte et pointu,
Le Puy Mary... C'est bien la montagne natale ;
Et ces gens, de nature un peu fruste et brutale,
Ces Arvernes au front volontaire et têtu,
Ces âpres chineurs, ces " roulants " aux dures âmes,
Se mettent à pleurer soudain comme des femmes,
Sans se cacher, leurs pleurs s'écrasant sous leurs doigts,
Oubliant l'espagnol, ils clament en patois ;
Quo'i l'Ouvernho : li som ! et tous, à perdre haleine,
Brandissant leurs chapeaux, galopent dans la plaine.
Arsène Vermenouze, En plein vent (1900)
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Henri Beauclair
(1860-1919)
LESBIANA
N'ai-je pas pour toi, ma charmante,
Dis-le moi, fait encore assez ?
O ma délicieuse amante,
Toujours quelque ennui te tourmente
Quand tes yeux sont ainsi baissés.
Oh ! regarde-moi, bien en face,
Et réponds-moi très franchement,
Dis-moi, que veux-tu que je fasse ?
- Es-tu jalouse ? Que je chasse
Dès ce soir, mon dernier amant ?
Ah ! tu souris et ta main presse
Plus doucement encor ma main.
Commande, belle enchanteresse.
Puisque tu le veux, ma maîtresse,
Il ne reviendra plus, demain.
Je suis toute à toi, que m'importe,
Lorsque je baise ton front blanc,
Que cet homme soit à ma porte,
Et qu'il m'adore, et qu'il m'apporte
Son coeur à broyer, en tremblant !
Perle ! Diamant ! O fleur pure !
Jure que tes seins adorés
Et tes lèvres, grenade mûre,
Ne subiront pas la souillure
Vile des mâles abhorrés !
Laisse-moi dénouer tes tresses
Et dégrafer tes vêtements,
Pour les extatiques ivresses.
Il nous faut de douces caresses
Et de tendres enlacements !
(Les Horizontales, Novembre 1883)
Lucien Paté
(1845-1939)
La Plainte
J'ai dit aux bois toute ma peine,
Et les bois en ont soupiré ;
J'ai dit mon mal à la fontaine,
Et la fontaine en a pleuré.
Je l'ai dit à l'oiseau qui chante,
Et l'oiseau tristement s'est tu ;
Je l'ai dit à l'étoile ardente,
Qui par un signe a répondu.
Je l'ai dit à la fleur cachée
Dans l'herbe épaisse, sous mes pieds ;
Je l'ai dit à la fleur penchée
Sur ma tête, dans les sentiers.
Et vite, elles ont sur ma plaie
Répandu, prises de pitié
Fleurs de gazon ou de la haie,
Le parfum de leur amitié.
Ah, lorsque toute la nature
Ainsi prend part à mes douleurs ;
Quand le vent qui passe et murmure
Sur son aile emporte mes pleurs,
Voudras-tu pas aussi m'entendre,
Réponds, toi qui les fait couler,
Et, plus douce alors et plus tendre,
Voudras-tu pas me consoler ?
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André Theuriet
(1833-1907)
L’Asile du Bonheur
Humble est la ferme, humbles les hôtes ;
Le vieux grand-père d’abord,
Aux épaules larges et hautes
Aux bras solides encor ;
Puis, mariés de l’autre année,
La fermière et le fermier ;
Puis le roi de la maisonnée,
L’enfant dans son nid d’osier.
Depuis un siècle, leur famille,
Dans cet enclos isolé,
Tient la charrue et la faucille,
Sème et moissonne le blé.
Le grand lit à colonnes torses
Sert depuis bientôt cent ans,
Et le même berceau d’écorces
A bercé tous les enfants.
La ferme est heureuse : pour elle,
Avril chante, mai fleurit ;
Pour elle la fraise nouvelle
En Juin dans l’herbe mûrit ;
Le verger, pour elle, en automne,
Répand ses fruits à foison ;
Et l’enfant robuste lui donne
La joie en toute saison.
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Albert Lozeau
(1878-1924)
Poète canadien qui dès l'âge de 18 ans fut atteint de paralysie et ne quitta plus sa maison, allant du lit au fauteuil, mais Albert s'adonna à la poèsie avec une belle âme très agile décrivant ses émotions et sa solitude.
Il fut membre de la Socièté Royale du Canada et Officier d'Académie du
Gouvernement Français. |
Nocturne
Comme il fait bon d'être plusieurs quand il fait noir,
Et que nous subissions l'influence du soir,
Rêveur, chacun de nous écoutait sa pensée
Par le même silence intimement bercée.
La nuit mélancolique épanchait sa douceur
Avec un caressant geste de grande soeur,
Et nous voyions passer dans l'ombre transparente,
De temps en temps, soudaine, une étoile filante.
Le firmament d'été fourmillait d'astres bleus
Irradiant l'éther d'éclats miraculeux.
L'heure était si puissante et si pleine de grâce
Que chacun la sentait respirer dans l'espace,
Dans le frissonnement d'une feuille, ou le bruit
D'un insecte invisible et tournoyant qui fuit...
Ah ! ce recueillement qui vient avec mystère,
Et d'autant plus profond qu'il est involontaire !
La lampe s'est éteinte et le livre est fermé :
Nul ne songe à l'ouvrir, nul à la rallumer.
C'est dans son triste coeur, qu'éclaire la nuit noire,
Que chacun continue une émouvante histoire...
Rêve, ô supreme joie, ô consolation !
Baume qui nous guérit du mal de l'action,
C'est le soir qu'on vous sent descendre sur nos plaies
Et couler, comme par la pitié de mains vraies !
Et c'est vous qui dans les jours mauvais de combats
Nous faites prendre un peu patience ici-bas,
Et nous donnez, afin que nul ne se délivre,
La lâcheté peut-être héroïque de vivre !
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